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LE CHÂTEAU SERVIEN

Sommaire

        - Notice sur le château Servien et modalités de la visite

   

        - Aquarelle et dessins (vues extérieures)

 

       - Le château Servien dit Serviantin, au fil des générations,

d'une même lignée de 1855 à nos jours, par Augustin Jacquemont :

            - Alphonse Rallet et son environnement familial

            - La période Jordan (1906 – 1950)

            - La période Jacquemont (à partir de 1950)

 

      - Article extrait de l'hebdomadaire "Les Affiches de Grenoble et du

        Dauphiné"(Georges Salamand)

            De l'ombre du Kremlin au soleil de Serviantin, l'odyssée des frères Rallet

 

Notice sur le château Servien

    Ce château, dont le nom tire son origine des quatre générations de seigneurs de Biviers qui s'y succédèrent  de 1500 à 1655, est l'un des plus intéressants fleurons historique du Grésivaudan. Il s'agit en effet du seul "lieu de mémoire" d'Abel Servien, homme d'Etat très injustement tombé dans l'oubli, bien qu'il ait été "pendant près de trente ans l'un des plus intrépides défenseurs des intérêts du roi et de ceux de la France" (Kerviler). Aussi, les amateurs de grande Histoire pourront-ils découvrir, à l'occasion de leur visite, les principales étapes du parcours extraordinaire de cet enfant de Biviers, dans les lieux mêmes qui le virent naître, le 1er novembre 1593.

    De caractère défensif à l'origine, ce château, dont le gros oeuvre remonte au XIIIème  siècle, a fait l'objet d'importants aménagements de "confort" ainsi que de divers embellissements de la Renaissance jusqu'au début de XIXème siècle. D'allure encore médiévale, il se compose de deux corps de bâtiment en équerre, l'un flanqué de deux tours rondes faisant face à la chaîne de Belledone, l'autre tourné vers le nord-est, prenant appui sur une tour carrée de construction plus massive.

 

   

    

 

    La porte à linteau en accolade (fin XVème siècle), ouvrant sur l'escalier à vis, est surmontée d'un blason ou figurent les armes, très endommagées mais toujours lisibles, des Morand d'Arces, alliés aux Servien par le mariage en 1500 de Catherine de Morard d'Arces avec Jean Servien, arrière-grand-père d'Abel Servien. En 1655, ce dernier vendit à Antoine de Reynold, capitaine aux Gardes Suisses, "la terre et seigneurie de Biviers", où quatre générations de la même famille se succédèrent à nouveau jusqu'en 1739. Enfin, après diverses mutations, le château Servien fut acheté en 1855 par Alphonse Rallet, personnalité fort entreprenante, originaire de Château-Thierry. Après avoir fait fortune à Moscou dans l'industrie, alors naissante, des parfums dont il fut l'un des pionniers, il s'était installé en Dauphiné à la suite de son mariage avec Mathilde Farconet, fille du bâtonnier Frédéric Farconet, qui avait été le chef de l'opposition grenobloise au régime de Louis-Philippe. Cette veille demeure, dont Richelieu et Mazarin franchirent le seuil, est encore détenue de nos  jours par les descendants d'Alphonse Rallet et de Mathilde Farconet, qui s'attachent à perpétuer fidèlement le souvenir d'Abel Servien, lequel fut, sans aucun doute, l'un des plus éminents Dauphinois.

 

 

        Modalités de la visite :

          •     Ouverture : du 1er août au 10 septembre, de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 18 heures

            •     Accès : sur la route nationale N 90, prendre la direction Biviers-la Grivelière, entrée à 80 m à droite

            •     Visite de l'intérieur sur rendez-vous (04 76 52  27 65)

    Les visiteurs peuvent se promener dans le parc paysagé (début XIXème siècle) qui est agrémenté de deux statues, l'une de Vénus et l'autre de Bacchus. A l'intérieur, seules les pièces de réception (dotées de beaux parquets) sont ouvertes au public.

     Dans le château, exposition permanente de format réduit : "A la découverte d'Abel Servien" (iconographie documentée, vidéo, illustration sonore originale de musique baroque).

 

 

 

Aquarelle et dessins

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         Aquarelle de Marie-Paule Roc  (1999)

 

 

 

 

          

 

       Façade sud-ouest coté cour                                              Façade sud-ouest coté parc

           Dessins de Georges Aymard (1982)

 

 

 

 

LE CHATEAU SERVIEN, DIT SERVIANTIN, AU FIL DES  GENERATIONS

                                D'UNE MEME LIGNEE, DE 1855 A NOS JOURS

                                par Augustin Jacquemont

           Passé des Morard d'Arces aux Servien en 1500, puis des Servien aux Reynold en 1655, le château Servien changea plusieurs fois de mains à partir de 1739, avant d'être acheté en février 1855 par Alphonse Rallet, qui était originaire de Château-Thierry et avait épousé, l'année précédente, la fille d'un grand notable grenoblois. Depuis lors, cette propriété, transmise à deux reprises par filiation féminine, n'a pas quitté la même famille dont certains membres ou très proches parents laissèrent, par leur engagement, une trace remarquable dans l'Histoire.

 

        Alphonse Rallet et son environnement familial

            On lira plus loin la relation de l'extraordinaire odyssée russe des Frères Rallet, relation due à la plume alerte de l'excellent historien régional Georges Salamand. Leurs parents, Antoine Rallet et Marie-Louise Marry, eurent sept enfants dont Alphonse, né en 1819, fut le benjamin. Antoine Rallet, né en 1771, décéda et fut inhumé à Biviers en 1857.

 

Après un long séjour à Moscou, Alphonse Rallet avait donc obtenu en 1854 la main de  Mathilde Farconet, l'une des deux filles du bâtonnier Frédéric Farconet, laquelle portait le même prénom que sa mère, née Allemandi. La seconde fille de Frédéric et Mathilde Farconet, Léonie, épousa quatre ans plus tard l'un des frères d'Alphonse, Eugène, qui l'avait rejoint dans l'ancienne capitale des tsars.

 

 

   

Alphonse Rallet

 (1819-1894)

   

            Avocat talentueux et dernier représentant d'une longue lignée dauphinoise de notaires, conseillers du roi et autres gens de robe, Frédéric Farconet, né en 1807, s'était ardemment lancé, dès sa jeunesse, dans le combat pour les idées républicaines. Chef de l'opposition grenobloise durant la Monarchie de Juillet, tout désignait ce notable, conciliant et respectueux de l'ordre, pour jouer un rôle de premier plan lors des évènements de février 1848. C'est ainsi qu'il fut immédiatement nommé maire provisoire de Grenoble, avant d'être élu aux assemblées constituante et législative de 1848 et 1849 où, siégeant à gauche, il continua à se battre pour la défense des institutions républicaines. Mais, indéfectiblement fidèle à ses convictions libérales, il renonça à son activité politique après le coup d'Etat du 2 décembre 1851 et s'éteignit en 1863 au château Servien, sans avoir connu la fin d'un régime autoritaire, qui avait brutalement détruit ses espérances, sinon dissipé ses illusions. 

       

   

Frédéric Farconet avait lui-même pour beau-père Benedetto Cesare Allemandi, grand patriote italien proche de Mazzini. Après s'être engagé dans les armées de Napoléon, cet officier des carabiniers sardes pris une part très active au soulèvement de Turin en 1821. Puis, fidèle à son idéal, il fut contraint de mener une vie mouvementée de proscrit pour échapper aux persécutions d'un gouvernement piémontais sous protectorat autrichien. Il n'eut alors de cesse de lutter pour l'indépendance et l'unité de son pays en s'impliquant personnellement dans tous les projets d'insurrection et de rébellion. Mais ceci est une autre histoire…

 

      Le général Allemandi

          (1821-1856)

        Acteur reconnu du Risorgimento, le fils de Benedetto, Michele Napoleone Allemandi, qui le suivit dans son exil, épousa toutes les causes pour lesquelles son père avait inlassablement lutté. Cet ancien colonel de l'armée fédérale suisse, qui s'était distingué durant la guerre du Sonderbund (1847) sous les ordres du général Dufour, se mit au service de la révolution lombarde contre le régime autrichien dès son déclenchement en mars 1848. Malgré ses antécédents républicains qui le rendaient suspect aux yeux du gouvernement du roi de Piémont-Sardaigne (Charles-Albert), on lui confia le commandement de tous les corps de volontaires lombards, suisses et génois, et il reçut à cette occasion le grade de général de brigade de l'armée italienne. Après les deux défaites successives de l'armée piémontaise contre les troupes aguerries du feld-maréchal Radetzky (Custozza, juillet 1848, et Novare, mars 1849), Michele Napoleone Allemandi préféra s'exiler à nouveau en Suisse. Il y écrivit ses mémoires et mourut à Bâle en 1858. Le beau-frère de Frédéric Farconet est l'un des personnages mis en scène par Jean Giono dans son roman Le bonheur fou, qui fait suite au Hussard sur le toit

                           

 

De l'union de Mathilde Farconet et d'Alphonse Rallet naquit en 1855 à Moscou une fille unique, prénommée Olga, et dont le peintre dauphinois Ernest  Hébert fixa les traits délicats en 1885. Celle-ci avait épousé Augustin Blanchet, d'une grande famille de papetiers de Rives, et fut prématurément emportée en 1888 à la naissance de son huitième enfant. De sorte qu'en 1906, le château Servien échut directement à l'une de ses filles, Marthe Blanchet (née en 1884), après le décès de Mathilde Farconet, qui avait elle-même perdu son mari en 1894.

 

 

 

Olga Blanchet, née Rallet

               (1855-1888)

                       

    La période Jordan (1906 – 1950)

 

            Marthe Blanchet donna neuf enfants à son mari Paul Jordan, qu'elle avait épousé en 1904 et qu'elle perdit en 1939. Ingénieur au Corps des Mines, celui-ci appartenait à une ancienne lignée de huguenots dauphinois dont certains préférèrent la conversion à l'exil après la révocation de l'Edit de Nantes en 1685, alors que d'autres firent souche en Allemagne. Il était lié d'amitié avec Pierre Termier, pionnier de la géologie alpine dont il fut l'élève et avec lequel il partageait les mêmes valeurs. Marthe Blanchet eu quarante trois petits-enfants, dont les naissances s'échelonnèrent de 1930 à 1952 et qui, pour la plupart d'entre eux, séjournèrent régulièrement au château Servien. 

   La famille Jordan qui s'est toujours montrée digne de son exigeante devise "in veritate virtus",  s'honore de compter parmi ses membres deux personnalités d'envergure exceptionnelle et dont la mémoire mérite d'être précieusement gardée.

            Il s'agit d'abord du père de Paul Jordan, Camille Jordan (1838-1922), qui fut l'un des plus éminents mathématiciens de son temps. Jamais sa modestie n'aurait laissé deviner qu'il laisserait derrière lui une œuvre universellement reconnue et admirée. Il était le neveu du peintre Pierre Puvis de Chavannes qui en fit un remarquable portrait à l'âge de vingt ans. Ce père de huit enfants perdit à la guerre de 14 trois de ses fils et l'aîné de ses petits-fils. Comme le rapporte l'un de ces derniers, il fut "profondément affecté par ces épreuves malgré un grand courage et une admirable résignation chrétienne". 

 

C'est aussi un homme politique lyonnais, également     prénommé Camille (1771-1821) et grand-oncle du mathématicien. Elu au conseil des Cinq-Cents à l'âge de vingt-six ans, celui-ci refusa de rejoindre Bonaparte, malgré l'insistance et les brillantes propositions du Premier Consul. Proscrit au 18-Fructidor, il se tint, pendant tout l'empire, dans une réserve hostile à l'égard d'un régime né d'un coup d'Etat. Intime de Madame de Staël et de Juliette Récamier, ayant gagné l'estime aussi bien de Goethe que de Chateaubriand, Camille I Jordan revint à la politique active à l'occasion de la seconde Restauration en qualité de député de l'Ain. Il mit alors tout son talent au service de ses amis doctrinaires opposés aux Ultras et dont il fut l'inspirateur éclairé.

 

 

Camille Jordan, mathématicien

  (1838-1922)

D'une parfaite rectitude et d'un loyalisme monarchique sans failles, il mourut le 19 mai 1821 à l'âge  de cinquante ans. Il fut enterré le surlendemain au Père-Lachaise où un monument, sis Allée Camille Jordan, lui fut  élevé par une souscription de tous les députés. L'historien Jules Michelet nota alors dans son journal: Lundi 21 mai, enterrement de Camille Jordan. La France s'appauvrit.

            On évoquera également un personnage sans doute de moindre importance que les deux Camille précédents et neveu de l'homme politique. Il s'agit du botaniste autodidacte Alexis Jordan (1814-1897) qui donna son nom aux espèces jordaniennes (ou Jordanons) et, à André Gide, le pittoresque modèle de Fleurissoire des Caves du Vatican.

            Plus près de nous, Augustin Jordan (1910-2004), dont le père était mort pour la France en 1915, fut l'un des rares (et authentiques...) gaullistes de la première heure. Engagé dès l'été 1940 dans les forces françaises libres, il reçut rapidement le commandement de la 1ère compagnie de parachutistes, unité d'élite intégrée dans la célèbre brigade S.A.S. du Major Sterling. Outre la Military Cross, sa conduite héroïque sur les arrières de l'Afrikakorps lui valut d'être fait Compagnon de la Libération en 1943. Entré en 1945 aux Affaires étrangères, il y fit une carrière qu'il termina comme ambassadeur, d'abord à Varsovie (1970 - 1973), puis à Vienne (1973 - 1975), avant d'être promu au rang de Commandeur de la Légion d'honneur.

            La famille Jordan - qui compte de nos jours l'archevêque de Reims (Monseigneur Thierry Jordan) – s'allia en 1765 à la célèbre dynastie dauphinoise (aujourd'hui éteinte) des Perier qui fut, on le sait, étroitement associée à un siècle d'Histoire de France.

            Camille I Jordan avait en effet pour cousin germain Casimir Perier, qui possédait au plus haut point l'étoffe d'un homme d'Etat. A la suite des "Trois Glorieuses" – qui virent la chute de l'inconsistant Charles X - et en treize mois d'exercice du pouvoir, celui-ci rétablit l'autorité de l'Etat, imposa celle du chef de gouvernement (autrement dit la sienne) en écartant le roi des délibérations du Conseil et traça une ligne conservatrice qui ne fut plus remise en cause jusqu'en 1848.Après sa mort, provoquée par une épidémie de choléra (16 mai 1832), ses successeurs gâchèrent largement ces résultats par leur nullité politique associée à un conservatisme étriqué. On sait ce qu'il en advint…

            Cousine commune de Camille et Casimir, Philippine Duchesne, implanta l'ordre nouvellement créé du Sacré-Cœur sur les rives du Mississipi qu'elle marqua de son empreinte. A Saint-Louis du Missouri, son souvenir est à jamais gravé dans le bronze du Mémorial de Jefferson, en tête de la liste des femmes pionnières dont le nom ne doit jamais s'effacer. Elle fut canonisée à Rome par le pape Jean-Paul II le 3 janvier 1988.

            Durant toutes les années sombres de l'occupation, Marthe Blanchet témoigna d'une force de caractère peu commune. C'est ainsi que, s'exposant à des risques dont on ne mesurait guère les conséquences et participant sans la moindre hésitation au mouvement de solidarité de ceux que l'on qualifiera plus tard de "Justes", elle abrita durablement deux Juives autrichiennes au château Servien, pour leur éviter une déportation à l'issue fatale.

         Elle n'eut qu'un seul fils, Henri Jordan, qui opta pour la carrière des armes, rompant ainsi avec la tradition polytechnicienne de la famille (trois générations). Celui-ci avait épousé Marie-Josèphe du Fayet de La Tour en 1942 et mourut au combat à l'âge de trente-deux ans en Alsace (janvier 1945). Titulaire de la Croix de Guerre avec quatre citations et de la Distinguished Service Cross américaine, il était chevalier de la Légion d'Honneur. Cette décoration fut remise à titre posthume à sa fille unique Chantal, alors âgée de deux ans, qui le représentait. Quelque cinquante ans plus tard, cette mère de cinq enfants, qui avait épousé Francis Godinot, fut l'innocente victime d'un tireur embusqué à Sarajevo, alors qu'elle participait à une mission humanitaire dans le cadre de l'association lyonnaise Equilibre. Elle fut, elle aussi, décorée à titre posthume de la Légion d'Honneur, laquelle fut remise par son oncle Augustin Jordan. Cette tragique disparition dont la presse se fit l'écho attristé porte témoignage, s'il en était besoin, des valeurs essentielles qui ont toujours animé les membres de la famille Jordan.

 

 

La période Jacquemont (à partir de 1950)

        C'est à Biviers que Marthe Blanchet s'éteignit en 1950 et rejoignit Paul et Henri Jordan dans la sépulture familiale du cimetière de ce village dominé par l'impressionnante falaise du Saint-Eynard. Le château Servien, qui aurait du légitimement revenir à ce dernier, échut alors à la fille aînée de Marthe Blanchet, Marguerite Jordan, qui était née en 1905.

 

Celle-ci avait épousé en 1928 Albin Jacquemont, d'une ancienne famille lyonnaise d'origine forézienne. Après quelques travaux de première nécessité engagés dès le début des années cinquante, celui-ci se proposait de redonner son ancien lustre au château Servien. Accidentellement décédé en Chartreuse le 17 septembre 1961 à l'âge de cinquante neuf ans, il ne put malheureusement mettre à exécution tous ses projets, qu'il s'agisse de la restauration proprement dite du château, ou de recherches historiques associées aux grands personnages qui y vécurent.

 

 

Albin Jacquemont

     (1902-1961)

 

        C'est à lui que nous emprunterons les lignes suivantes consacrées à la famille Jacquemont, qui fut, on le verra, très fidèlement attachée à certaines valeurs d'un passé révolu et dont les enjeux échappent désormais à la plupart de nos contemporains.

 

"Un curé janséniste issu d'une vieille famille du Forez et qui, pendant la Terreur  jouant un rôle marquant dans la chouannerie forézienne, a risqué cent fois la déportation et même la guillotine pour que ses paroissiens ne soient pas privés du secours de la religion et qui, le jour où la liberté des cultes est rétablie, se laisse déposséder de sa cure plutôt  que d'abjurer la doctrine de Port-Royal. Deux jeunes magistrats légitimistes qui sacrifient de brillantes perspectives d'avenir pour ne pas prêter serment au gouvernement de Louis-Philippe…Ces trois parangons de la probité intellectuelle et de courage donnent une des physionomies les plus marquantes de la famille Jacquemont.

 

 

   

   

Curé de Saint- Médard-en-Forez

    (1757-1835)

 

        Les deux magistrats, qui déposèrent la toge pour ne pas avoir à reconnaître, en juillet 1830, un nouveau gouvernement, étaient les propres neveux et encore plus les fervents disciples du curé de Saint-Médard-en-Forez. Sauveur Jacquemont, lorsqu'il donna sa démission, était juge à Villefranche. Par la suite, il se révéla polémiste et devint avec Lamennais, Montalembert, Lacordaire, un défenseur avisé et écouté de la liberté de l'enseignement.

        Son cousin, Camille Jacquemont, avait été juge d'instruction à Saint-Etienne. Lorsqu'il mourut, en 1875, le comte de Chambord adressa à son fils Jean-Francois-Sauveur, capitaine aux Zouaves Pontificaux, comte romain héréditaire, une lettre où il le définissait ainsi: Homme de bien qui préférait l'honneur aux honneurs".

 

        De l'union de Marguerite Jordan et d'Albin Jacquemont naquirent trois fils. Après le décès de leur mère le 24 janvier 1994, l'un d'eux reçut en partage cette maison de famille, qui était passée, rappelons-le, des Rallet aux Jordan en 1906, puis des Jordan aux Jacquemont en 1950.

        Arrivé au terme de ce parcours d'une génération à l'autre, on formera le vœu que ne soient pas perdus de vue les liens directs ou indirects unissant tous ceux dont la mémoire a été brièvement évoquée. Animés de convictions parfois antagonistes, mais toujours respectables, ils témoignent, chacun à leur manière, de la diversité des racines de la lignée, qui plongent dans le fertile terreau de l'Histoire.

                                                                                         

Famille Jacquemont : La relève...

Serviantin, Noël 2003

                                                                          

Dauphinois d'autrefois : De l'ombre du Kremlin au soleil de Serviantin :

l'odysée des Frères Rallet (par Georges Salamand)

 

Dauphinois d’Autrefois
De l’ombre du Kremlin au soleil de Serviantin, l’odyssée des Frères Rallet

         

Parmi les trésors désuets du grenier ombreux de ma grand-mère, j’ai fait, un beau jour, une découverte de taille : le faire-part de décès d’un mien arrière-grand-oncle, où il était écrit : «Ancien gantier à Saint-Petersbourg (Russie)
Dès lors, il ne me fut plus possible d’entendre une pièce de Tchékhov ou d’aller voir un film de Mikhalkhov sans une pensée émue pour mon aimable parent, installé sans complexe à proximité de la Peterskaïa dans une boutique où fume le samovar, habillant et fuselant les délicieuses menines d’adorables Anouchkas à la chevelure dorée comme des épis mûrs, au regard limpide couleur de vieux Delft et aux tendres joues appétissantes comme les deux boules d’un sorbet rose-thé.
Heureux tonton !
Pour les Français aventureux du XIXe siècle, le Far-West est souvent un Far-East, tant l’empire russe possède d’attraits aux yeux des jeunes gens entreprenants et courageux qui, à la manière des frères Rallet, y tentèrent fortune.
L’histoire de ces derniers (*), digne d’un roman de Balzac, mérite d’être contée d’autant plus qu’elle se poursuivra et se terminera en Dauphiné, à Biviers, très exactement dans le château de l’illustre Abel Servien, l’un des Dauphinois les plus extraordinaires de tous les temps. Mais ceci, comme dirait le petit lion, est une autre histoire...
Issus d’une famille paysanne de l’Aisne, Eugène et Alphonse Rallet naquirent à Château-Thierry, le premier en 1814 et le second cinq ans plus tard.
Intelligents et entreprenants, ils tentent dans les années 1840 l’aventure russe ; le plus jeune, Alphonse, partant le premier pour tâter le terrain. Il a à peine plus de vingt ans, l’âge où «le monde est à vous si vous savez le cueillir».


Les deux frères à Moscou


A Moscou, le jeune homme va créer, en peu de temps, une fabrique de produits chimiques et de parfumerie qui prospère très rapidement. Resté en France, Eugène, le littéraire de la famille, poursuit de bonnes études tout en se destinant à l’enseignement. Mais soudés comme les doigts de la main ou comme Montaigne et La Boétie,

  les deux frères vivent, semble-t-il, fort mal cette séparation et l’aîné, délaissant une très prometteuse et probablement brillante carrière universitaire, décide à son tour de franchir le pas (ou le Niemen, c’est selon) et de rejoindre son cadet dans l’ancienne capitale des tsars.
Professeur de littérature française à l’école Sainte-Catherine, établissement réservé aux jeunes filles de la haute aristocratie russe, Eugène Rallet se voit proposer par Strogonoff, qui, à défaut d’être celui qui donna ce nom au délectable mets qui le porte encore de nos jours, était alors recteur de l’Université de Moscou, la chaire de littérature française à ladite université.
Or on sait que les Russes d’autrefois, nonobstant par ailleurs leur grande cordialité, étaient un tantinet xénophobes ou pour le moins soupçonneux quand il s’agissait d’intégrer un non-Russe dans les complexes arcanes de leur labyrinthe administratif ou militaire. Le duc de Richelieu, gouverneur d’Odessa, le général Moreau ou le comte de Saint-Priest, Dauphinois au service du tsar Alexandre, en surent quelque chose.
Bref, Eugène Rallet, qui, par ailleurs, souffrait d’une affection au larynx, quitte alors l’enseignement pour rentrer aux côtés de son frère, dans l’industrie.


Les doux liens du mariage


Le destin ne sera pas rancunier puisque c’est d’abord au bord de la Moscova que les deux frères font la connaissance d’Emile Baudrand, un négociant d’origine avignonnaise qui avait épousé, quelque temps auparavant, une demoiselle Bertrand, fille d’un maire d’Autrans.
Baudrand, qui revient fréquemment en Dauphiné, sera ainsi à l’origine du mariage d’Alphonse avec une jeune Dauphinoise, Mathilde Farconet, fille de l’avocat Frédéric Farconet qui avait été maire de Grenoble en 1848.
En 1855, un an après les épousailles, le couple a une fille, Olga, baptisée à Saint-Louis des Français à Moscou.
Olga deviendra Mme Augustin Blanchet, de la grande famille des papetiers de Rives. Sa disparition, très jeune encore, en 1888, sera ressentie brutalement dans toute la région.

 

L’année suivant la naissance de leur enfant unique, Alphonse, qui avait acheté entre-temps le château Serviantin à Biviers, et son épouse, décident de rentrer en France et de s’installer à Grenoble, bientôt suivis par Eugène qui, en 1858, convole avec Léonie Farconet, la propre sœur de Mathilde, resserrant un peu plus, s’il en était encore possible, les liens de la fratrie Rallet.


L’étape dauphinoise


Dans ses bagages, l’ancien professeur de l’institution Sainte-Catherine emportait de nombreuses traductions d’ouvrages russes inédits en France, dont celle d’un étrange roman d’un certain Nicolas Gogol : «Les âmes mortes».
Elu conseiller municipal de Grenoble. Eugène va décéder prématurément en 1865. Deux ans plus tard, son frère, qui avait restauré avec amour le château Serviantin et était devenu maire de la petite commune de Biviers, s’associait avec l’inusable et indéfectible Baudrand, Napoléon Nayral et Joseph Vicat, dans la fondation de la société «Les Ciments Vicat» pour une part de 50 000 F, soit le quart du capital initial.
Ainsi l’argent des parfums des belles aristocrates moscovites fut-il solidement coulé dans les fondations d’un des fleurons de l’industrie grenobloise naissante.
Alphonse Rallet, conseiller général de Grenoble en juin 1870, va être atteint de troubles oculaires graves à partir de 1884. Aveugle, il vivra encore une dizaine d’années, en faisant preuve d’un grand courage et d’une authentique force vitale, pour mourir en septembre 1894 dans son château de Biviers.
Peut-être avait-il auparavant, au ciel de nuit de sa terrible infirmité, eu la merveilleuse vision des deux pôles de sa vie exceptionnelle : les coupoles dorées de Saint-Basile, éclatantes de lumière, se profilant entre les tours rondes du château Serviantin, fleuron éminent du patrimoine historique du Grésivaudan ?

Georges Salamand


(*) Lire en particulier, l’étude de Pascal Beyls : «Les frères Rallet», Grenoble 1998 et, pour Eugène, la notice nécrologique publiée au tome 3 de «L’histoire de Grenoble» d’Albertin (1902).

 

 

Tous droits de reproduction réservés - avril 2004

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